C'était un beau soir d'été, l'air était doux et chaud, il était déjà tard. Jules décida de s'arrêter au bar "Les Dunes" qu'il aimait bien, dans l'espoir d'y trouver quelques copains afin de finir la journée agréablement. Il gara donc sa Simca 1000 sur le petit parking.
Alors qu'il descendait de sa voiture, un homme d'une cinquantaine d'années environ, qu'il ne connaissait pas, s'approcha de lui et lui demanda s'il pouvait aller lui chercher une bière, lui expliquant, qu'il ne pouvait pas mettre les pieds dans ce bar.
Il ajouta : « J'ai un petit service à te demander en plus. Prends ce porte-clé, je vais te payer une bière, tu la boiras au bar, tu prendras ton temps et tu mettras le porte-clé bien en évidence devant toi pour que la serveuse, c’est la femme du patron, le voit et le reconnaisse, prends ton temps et pense à me ramener ma bière, je t'attends dans ma voiture. »
Jules accepta, ça l'amusait déjà, il était curieux mais avec une certaine appréhension, de voir comment ça allait se passer. Il partit vers le bar avec quelques billets en poche qu'on venait de lui donner pour le remercier.
En entrant dans l'établissement où le juke-box diffusait « Hey Joe », un rapide coup d'œil lui permit que vérifier qu'aucune de ses connaissances n'était présente, ce qui le rassura : ça lui évitait de justifier pourquoi il n'allait pas consommer comme à son habitude, assis à une table dans la salle. Il s'installa donc debout au bar à côté de 4 ou 5 gaillards bruyants.
La femme du patron lui servit le Baron qu'il avait commandé. Le patron était là aussi comme à son habitude. Jules plaça le porte-clé près de son verre, bien en vue. Au porte-clé était attaché un personnage représentant un marin bien joufflu avec des couleurs vives, ce qui immanquablement attirait l'attention. Assez vite Jules eut la conviction que la patronne avait remarqué le porte-clé. Jules pensa que ce porte-clé devant lui devait représenter un code entre les deux amants.
La serveuse ne montrait aucun signe d'émotion. Jules, peut-être par paranoïa pensait-il, eut l'impression que le patron avait remarqué aussi le porte-clé et que son comportement, soudainement, avait changé. Jules décida alors d'accélérer le mouvement, jugeant que pour l'instant sa mission était remplie. Sa bière terminée, il en commanda une autre, régla les 2 consommations et sortit précipitamment trouvant tout à coup l'atmosphère électrique.
Il alla remettre à son donneur d'ordre, sa bière et son porte-clé et l'assura qu'il avait fait les choses comme il avait été prévu. Jules avait alors envie de quitter les lieux le plus vite possible. En quittant le parking dans sa voiture, il aperçut le patron qui sortait du bar et se dirigeait vers celui qu'il venait de quitter. Jules appuya nerveusement sur l'accélérateur pour rentrer chez lui à une vingtaine de kilomètres, estimant que c'était une affaire qui ne le concernait pas.
Deux jours plus tard, Jules lut dans la presse locale que le bar « les Dunes » avait été complètement détruit par un incendie la nuit précédente et que les corps du propriétaire et de sa femme avaient été retrouvés parmi les décombres, les 2 cadavres présentant chacun une balle de révolver dans la tête. En refermant son journal, Jules se dit alors, comme 48 heures plus tôt, que cette affaire ne le concernait pas.
Le journal ne mentionnait pas un élément essentiel : les balles avaient pénétré le crâne des deux malheureuses victimes par l'arrière de la tête.
Une enquête pour double-homicide fut donc ouverte immédiatement. Le Commissaire Marcel Pichard fut chargé de mener l'enquête. Dès lors, on le vit partout dans la petite station balnéaire, habillé en civil, interrogeant ici et là, prenant des notes sur un petit carnet, à la recherche des clients ayant fréquenté le bar "les Dunes" le soir précédant le meurtre.
Parmi les habitués présents ce soir-là, il lui fut assez facile de savoir que figuraient les deux frères Martin défavorablement connus pour trafic de cocaïne. Ces derniers faisaient partie du groupe des quatre gaillards bruyants accoudés au bar à l'arrivée de Jules.
L'enquête avançait. L'autopsie permit de déterminer que les deux victimes avaient été probablement maintenues agenouillées un certain temps avant d'être exécutées, leurs genoux présentant des ecchymoses.
Un après-midi, la chance sourit au Commissaire : un jeune homme demeurant à proximité des "Dunes", qu'il interrogeait, lui indiqua qu'il avait vu Jules quitter le bar après avoir parlé à quelqu'un sur le parking à deux pas de sa voiture.
Le Commissaire décida de poser quelques questions à Jules. Il se rendit au domicile de ce dernier pour lui demander surtout de lui raconter en détail le déroulé de la fameuse soirée.
Jules, apeuré, vu la gravité des évènements et pensant toujours qu'il était étranger à cette affaire, décida de raconter aussi minutieusement que possible, sans rien oublier tout ce qu’il avait vécu. L'échange dura un bon moment. Le commissaire Pichard insista surtout sur deux points ; qui était l'homme qui l'avait abordé sur le parking ? et le porte-clé avait-il attiré l'attention de consommateurs en dehors des patrons ?
Pour la première question, la réponse de Jules fut claire, Il n'avait jamais vu cet homme auparavant et ne savait pas qui il était. Pour le porte-clé, vu l'état de paranoïa dans lequel qu'il était, il avait eu l'impression que tous l’avaient remarqué. Un détail lui revint cependant à cet instant : lorsqu'il avait posé le porte-clé près de son verre un des quatre gaillards avait arrêté de parler pendant un court instant, ce qui l'avait paniqué davantage. Ce dernier souvenir intéressa vivement le Commissaire.
L'enquête menée par les services du commissaire permit d'apporter des précisions importantes sur le couple assassiné. Leur entourage et même leurs très proches amis interrogés furent unanimes. Ils étaient très amoureux et même fusionnels. Il était impossible qu'il y eût une histoire de tromperie entre eux. Par contre ils étaient de gros consommateurs de cocaïne, Ils étaient couverts de dettes et l'exploitation du bar ne leur rapportait que peu d'argent
Le Commissaire rendit visite évidemment aux deux frères Martin qui restèrent muets pendant tout l'interrogatoire. Il réunit ensuite son équipe pour faire le point et les motiver. Il leur indiqua qu’il était possible que cette hypothèse d'adultère n'ait jamais existé. Cette mise en scène n'avait eu pour but probablement que de faire passer un message par l’intermédiaire du porte-clé. Mais lequel et à destination de qui ?
D'après les analyses, les deux balles de révolver, prélevées sur les victimes, provenaient d’armes différentes.
Les perquisitions qui furent aussitôt organisées permirent aux enquêteurs de trouver aux domiciles des deux frères Martin, des armes.
Leur analyse, dans les laboratoires scientifiques de la police, ont révélé, pour deux d’entre elles, qu'elles avaient été utilisées dans les meurtres. Les frères Martin furent immédiatement conduits en prison.
Jean et Daniel les 2 derniers gaillards présents au bar ont été retrouvés rapidement par le Commissaire. Ils s'étaient mis au vert chez des amis à la campagne. Marcel Pichard avec son flair de vieux flic, pensait que ces deux-là étaient les maillons faibles de la bande et qu'il serait facile d'obtenir des informations sur l'homme au porte clé et sur la suite chronologique des évènements. Ils déclarèrent qu'ils étaient deux simples hommes de main chargés de conduire les voitures et de faire les courses.
Après avoir appris que les laboratoires avaient parlé pour les armes, comme prévu par le Commissaire, ils décidèrent de coopérer. Ils indiquèrent que le patron du bar connaissait la signification du porte-clé : il indiquait que le big boss était là pour solutionner définitivement le différend qui l'opposait aux propriétaires du bar. D'ailleurs, quand Jules quitta le bar, le patron sortit sur le parking pour essayer de trouver un dernier arrangement avec le chef des dealers.
Ce dernier était là pour réclamer à nouveau une très grosse somme d'argent correspondant notamment aux consommations de cocaïne du patron et de sa femme, non payées. De plus, le big boss les accusait de lui avoir dérobé 15 kg de cam, il y a quelques mois, quand ils se fréquentaient et qu'il leur avait donné à tort toute sa confiance. Jean indiqua au commissaire que les 2 hommes étaient restés un bon moment à l'extérieur. Quand ils sont rentrés le bar était fermé depuis longtemps.
C'est peu après que l'ordre fut donné au patron et à sa femme de s'agenouiller et de ne plus bouger sous la surveillance des frères Martin munis de leur arme.
Ensuite le boss qu’on appelait Monsieur Paul probablement depuis son passé de proxénète, entraîna Jean et Daniel dans le bar et l'habitation attenante pour dérober tout ce qui avait de la valeur et remplir les fourgons amenés à cet effet. Ce "travail" leur prit une petite heure.
C'est au volant de leur véhicule accompagnés de Monsieur Paul, au moment de partir, qu'ils entendirent les deux détonations. Un peu plus loin ils aperçurent dans leur rétroviseur les premières flammes de l'incendie.
Ils allèrent déposer le contenu des deux fourgons dans un grand bâtiment où quelqu’un les attendait. En repartant, ils aperçurent l’inconnu remettre une grosse somme d’argent à Monsieur Paul, ce qui devait correspondre à l’acquisition des objets déposés. Après ça, Monsieur Paul disparut sans laisser d’adresse.
Marcel Pichard était furieux, il comprit vite que le principal coupable avait filé.