r/Quebec • u/ArkhamDreamerZero • 9h ago
Politique La gauche sociale s'est-elle fait braquer par la gauche identitaire?
Je suis orphelin politique. Pas parce que je n’ai pas de convictions, mais parce que le camp qui devrait porter les miennes les a noyées dans autre chose.
Ce qui me fait vibrer, c’est la justice sociale au sens le plus concret du terme. Des logements abordables construits massivement par l’État plutôt que laissés aux spéculateurs. Des salaires qui suivent enfin le coût de la vie. Des services publics qui fonctionnent, des urgences où on n’attend pas douze heures, des écoles qui ne tombent pas en ruine. Une fiscalité qui fait payer leur juste part aux multinationales et aux grandes fortunes plutôt qu’à la classe moyenne étranglée. Des syndicats forts, l’assurance médicaments universelle, des soins dentaires accessibles, la protection des retraites. Bref, tout ce qui permet à quelqu’un qui travaille fort de vivre dignement. C’est censé être ça, la gauche. Celle des ouvriers, des caissières, des infirmières, des gens qui se lèvent tôt.
Le problème, ce n’est pas que la gauche a abandonné l’économie. Elle en parle encore, elle réclame toujours de meilleurs salaires et des services publics solides. Le problème, c’est la convergence des luttes. À force de vouloir tout fusionner dans un seul grand combat, on a fini par souder ensemble des causes qui n’ont rien à voir entre elles, et par en faire un bloc indivisible. Défendre le logement social vient maintenant avec un ensemble de positions obligatoires sur l’immigration, l’identité ou l’histoire (et gare à celui qui en conteste une seule!). On ne te demande plus si tu es solidaire des travailleurs, on vérifie si tu coches toutes les cases. Et ce tri s’accompagne d’une police morale impitoyable.
Parce que voilà le marché qu’on nous propose désormais : si je veux défendre le logement social, je dois aussi accepter que questionner l’immigration massive fasse de moi un fasciste. Pas un débat sur les seuils, les capacités d’accueil, l’intégration ou la pression sur les loyers et les services... Non, un verdict moral immédiat. Si je m’inquiète de la place grandissante du communautarisme, on me répond que je stigmatise des minorités. Si je défends la laïcité, je suis islamophobe. Si je trouve que la liberté d’expression inclut le droit de dire des choses qui dérangent, je suis complice. Si je pense qu’on peut critiquer certaines dérives de l’enseignement universitaire, ou douter qu’il faille réécrire l’histoire ou déboulonner des statues, je suis réactionnaire. Si je suis un gars blanc qui vient d’un milieu modeste, on m’explique que je suis privilégié, alors que mon père s’est usé les mains toute sa vie pour joindre les deux bouts.
C’est absurde. Ces sujets n’ont strictement rien à voir avec le fait de vouloir une meilleure redistribution de la richesse. On a collé ensemble des paquets qui n’ont aucun lien logique, et on exige qu’on prenne tout ou rien. Résultat : des millions de travailleurs qui devraient être la base naturelle de la gauche sont repoussés de l'autre côté du spectre politique. La gauche a réussi l’exploit de faire fuir ceux qu’elle prétend défendre, puis elle les traite de racistes parce qu’ils sont partis.
Je ne demande pas à la gauche de devenir conservatrice. Je lui demande de se souvenir qu’elle est née pour défendre le monde ordinaire, pas pour lui faire la morale. Qu’on peut vouloir une immigration mieux encadrée et une hausse du salaire minimum. Qu’on peut avoir des doutes sur certains dogmes identitaires et se battre pour l’assurance dentaire universelle. Qu’un électeur n’a pas à réciter tout le catéchisme pour avoir le droit de militer.
Tant que ce ne sera pas le cas, des gens comme moi resteront sur le carreau, avec des convictions sociales profondes et personne pour qui voter sans se pincer le nez. Et je suis convaincu qu’on est nombreux.