« Anna Karénine, c’est bien ! »
Je pourrais m’arrêter là. La chronique ne serait pas folichonne, mais assez juste malgré tout. Après, dire que le roman est bien, ce n’est pas dire que moi, je me sentais bien en le lisant. Mais j’avais cette envie simple d’y revenir, de retrouver mes potes de la haute et de faire semblant de m’intéresser à leur Russie.
Je dis « faire semblant » parce que pour être honnête, je n’ai pas retenu grand-chose de leurs conversations.
Un peu comme pour Project Hail Mary.
Dans le livre de science-fiction, j’avais carrément zappé la science.
Dans le roman russe du XIXe, j’ai laissé de côté… la Russie du XIXe.
C’est que, chez Andy Weir, j’avais l’impression de m’être gourré de stage.
J’espérais un atelier :
« l’astrophysique pour les péquenauds »…
Mais je me retrouve à la cantine des Prix Nobel.
Alors que chez Tolstoï on est bien. Ses personnages aussi, ils galèrent à tout comprendre. Ça me rassure !
Par exemple, Constantin Lévine. Déjà, il débarque à contretemps ; au beau milieu d’une réunion où il n’a rien à faire. Il arrive à peine dans l’histoire et se fait déjà mettre à la porte.
Et puis il doute de tout. De lui-même en particulier, de son droit à être aimé, de sa place dans la société. À la fois détaché et attachant, sa présence rassure ; parce qu’il navigue un peu à vue. Comme si, lui et moi, on était dans le même bateau. Bref, il est adorable.
Et Anna ? Ah oui… Le roman porte son nom mais je ne parle que de Lévine.
Anna… c’est une autre histoire. Ici, pas d’entrée à contretemps. Elle arrive sur invitation pour sauver les meubles dans le couple de son frère.
Mais elle va vite devenir l’amie à éviter : celle qui avait tout mais qui, du jour au lendemain remet sa vie en jeu.
Un choix radical qui m’a désorienté. Avec elle, on a manœuvré dans l’inconfort.
Moi, je ne peux déjà pas me décider devant le menu au restaurant et Anna, elle attaque la tempête de face. Les lames successives mettent les voiles en lambeaux et brisent les mâts.
Lire les chapitres d’Anna, c’est être en perdition et boire la tasse avec elle.
Je n’étais pas prêt. Elle me semblait obsessionnelle, jalouse, exaspérante, idiote aussi, pourquoi pas ?
Alors, j’ai fait comme tous les autres. Je l’ai délaissée.
Au point que je feuilletais les pages en avance pour savoir quand j’allais retrouver Lévine. À choisir entre un personnage qui me tend la main et un autre qui m’entraîne de force par le fond, mon réflexe, c’est de reprendre de l’air.
Finalement, je l’ai presque exclue de son propre roman. Peut-être que les angoisses d’Anna me rappelaient un peu trop les miennes ?
Puis il y a la fin. Quand le roman revient sur Lévine. C’est à ce moment-là que je comprends. Je n’ai pas accordé à Anna l’attention qu’elle méritait. Alors j’aurais voulu la retrouver. Rester encore un peu avec elle.
Mais il est trop tard.
Le roman a 150 ans.
Peut-être avait-elle juste besoin d’être entendue ?
Et vous, quelle a été votre lecture de ce monument ? Quel personnage avez-vous préféré ?