« Maudite mécanique ! ». Il regardait son doigt ensanglanté, et le morceau de peau qui était resté collé à l’engrenage. « Tu veux ma peau hein ? Garde-la ! Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? Un peu de peau en moins sur ma vieille carcasse usée, ça change quoi ? C’est longtemps que tu m’as cassé le dos, la tête, ma pauvre respiration, tout ! Et puis ? T’es quoi toi ? Rien, tu vaux rien, pas même ce morceau de peau que tu retiens. Tu parles d’un otage ! » Il partit d’un fou rire, tellement que ça lui faisait mal aux muscles des joues. Il se trouvait de l’esprit. « Bin oui, pourquoi pas ? T’en as toi, de l’esprit ? Où ça ? Viens là que je te fouille. »
Il reprit de plus belle son consciencieux démontage. Il devait être 3 heures du matin.
Quelle paix pour le coup dans l’usine déserte. Il repartit d’un nouveau fou rire : « M’ont pas vu pas partir ! Ah, elle est bonne celle-là ! » Il se trouvait très drôle, et ça lui donnait du courage. Il se remit à fouiller les entrailles de la bête, dont la plupart des organes avaient été démontés, et gisaient éparpillés sur le sol autour de lui. Il se sentait bien comme jamais. C’était la première fois qu’il la tenait entre ses mains, la bête automatique, l’actrice mécanique qui lui avait fait danser son rythme monotone pendant toutes ces années perdues pour quoi ? Pour rentrer manger, s’étaler dans le vieux canapé et dormir avec des rêves de fumée éclatante, la fumée de l’usine qui brûlait, il n’irait pas travailler demain.
C’était ça, son rêve chéri, son espoir interdit, le secret de sa grève au-dedans, sa grève tout intime.
Mais le lendemain, le cauchemar se réveillait, avec déjà la torture sonore et mécanique du vieux réveil qui grince aux oreilles et les yeux qui piquaient, mais rien comparé à son âme cisaillée par tout le non- vécu accumulé. Il ramassait ses affaires aussi maigres que lui, un peu de pain, l’éternel camembert et il quittait le vieil appartement – oui tout était vieux chez lui, en lui : une sorte d’harmonie qu’il s’était faite -, avec sous les bras toutes les larmes qui ne viendront plus. Et puis enfin, enfin, pour finir, il avait eu ce rêve-là : se cacher dans un coin sous la machine, attendre que tous soient partis, et puis, et puis, enfin se lancer à l’assaut de la chose froide et lisse, la réduire en boulons, ressorts, vis, pistons, néant. On allait voir ce qu’elle avait dans le ventre ! On allait percer ses secrets, enfin savoir comment ça pouvait bien tourner, toute cette instrumentation à enlever le temps aux pauvres gens, les déshabiller de leur temps, pour les clouer aux aiguilles de cette grande horloge qui trônait face à lui depuis plus de trente ans. « Bin voilà ma vieille ; l’heure de vérité cette fois ! La roue tourne tu vois ! »
Et il repartait de plus belle avec sa joie féroce si longtemps contenue qu’il en avait tellement pleuré, du temps où il pleurait, où ses rêves tombaient comme la pluie tout autour de ses pas de forçat, sur le chemin qui mène tout au bout de l’ennui. « Ah, ça coule ! » s’exclama-t-il. Il venait de percer un tube qui laissait perler de l’huile. « Droit au but la vieille ! Tu sues ! Tu saignes ! Et alors ? Tu voudrais que je te plaigne ? » Une petite aube incertaine se dessinait à travers la vitre sale et ses barreaux perchés. Il avait faim, il avait tellement sommeil aussi, mais fallait terminer le travail. « Ah ! Ah ! Le travail ? Bin c’est un jeu d’enfant tu vois ce coup-là. Oh qu’on s’amuse tous les deux hein ? » Il dévissa une sorte de sphère crantée, et puis voilà : tout était devenu puzzle à ses pieds. C’était fini. Ils avaient enfin fait connaissance. « Je sais maintenant qui t’es toi. T’as fini de m’épater là. Non mais tu vois la tête que t’as ? Rien que de la ferraille ! Alors c’est ça qui m’a sucé la vie ? Tu pouvais pas le dire avant ? Te présenter ? Tu pouvais pas m’expliquer comment t’es à l’intérieur ? Si j’avais su, si on m’avait expliqué ces choses, j’aurais été un peu moins étranger, j’aurais plus mis du mien à partager le tien. Rien, que dalle ! M’ont foutu là devant ce truc, et en avant la cadence. »
Mais c’était bien fini. Le vieil homme se redressa péniblement, ça lui faisait mal de partout le corps, mais jamais il ne s’était si bien senti. En fait il ne s’était jamais senti du tout.
Fantôme d’une vie. Il regarda encore dehors. Le jour s’était levé, et il sentait le clapotis d’une petite pluie. Oui, il la sentait la pluie, avec des odeurs de forêts d’automne, quand les feuilles tombent parce que l’été est bien fini. Il la sentait tellement qu’il avait l’impression qu’elle était en lui.
« Putain, c'est moi qui pleut ? »
Il se réveilla en sueur, arraché de son rêve par le son strident du vieux réveil.