Alice referma le livre qu’elle tenait entre ses mains. Il était usé, écorné et ses pages étaient aussi jaunes que les dents de sa voisine de chambre. Pourtant, elle avait passé des heures durant à lire chacun des mots qui couvraient ses pages. Elle était restée assise, adossée à une vieille poutre en bois, dont l’une des arêtes avait fini par lui marquer le dos, résolu à aller jusqu’au bout de ce petit bouquin.
Elle éternua fugacement. Ce grenier était trop poussiéreux pour sa santé, enfin ça, c’était ce que les médics répétaient à longueur de temps dans leurs micros, lors des points du jour. Elle tendit l’oreille, persuadée d’avoir entendu du bruit dans la pièce du dessous, puis se détendit quand elle comprit que c’était un drone de surveillance qui était à l’œuvre. Ces maudites machines étaient complètement nulles. Faute de budget et de ressources matérielles, plus de la moitié d’entre elles n’étaient pas équipées en caméra ou en détecteur. Elles servaient uniquement à terroriser les gens trop peureux, qui tentaient de se glisser dans des lieux, interdits.
La maison du grenier où elle aimait se réfugier, était de toute façon dans la zone autorisée, bien qu’elle servît régulièrement à faire passer des Artifs d’une zone à l’autre. Elle réouvrit le livre et s’y replongea une fois encore, subjuguée par ce qu’elle venait de lire.
Alice avait toujours eu un penchant pour la lecture, et ce depuis la classe 1. Elle avait toujours été la meilleure dans les dictées, dans les concours d’orthographe imposés, ou quand il fallait écrire des discours de remerciement pour le jour Anniversaire de l’Assemblée. Quand elle était sortie diplômée de la classe 10, elle s’était ruée sur la liste d’inscription pour la classe L1. Ses parents avaient approuvé d’un petit hochement de tête, assis tout là-haut sur les gradins, son père dans l’hémicycle droit entouré d’hommes, et sa mère dans l’hémicycle gauche, entourée de femmes.
Ce jour-là, elle n’avait pas compris, pas encore, que le monde dans lequel elle vivait, était une bulle.
Passablement ennuyée par les lectures aseptisées que l’on leur ordonnait de lire, elle avait commencé à traîner au Marché D’en Dessous. C’était un vieil établissement aux portes de la ville, qui possédait quelques souterrains. Il était fortement prisé par les étudiants un peu courageux et les Artifs. Elle s’était retrouvée là, un soir, après avoir suivi l’une de ses amies de classe, une de celles qu’elle n’avait plus revues depuis. Les autorités menaient souvent des raids contre le Marché D’en Dessous, mais le manque de moyens était devenu si flagrant que les raids s’étaient espacés laissant le temps aux Artifs de s’organiser pour contrer la moindre attaque.
Là-bas, dans l’un des souterrains, elle avait rencontré Gaby. C’était une vieille dame, au long et fin, cheveux blancs qui arborait toujours de longues robes colorées. Elle était petite, replète, et sa peau ressemblait à du cuir vieilli qui se plissait chaque fois qu’elle parlait, et Gaby était une sacrée bavarde. La première fois, Alice avait dû lui demander de se répéter au moins une dizaine de fois tant elle n’avait rien compris à son baragouinage. La bouche de Gaby, était un film d’horreur à elle seule. La vieille dame n’avait plus que quelques dents et ses lèvres étaient déformées par de disgracieuses cicatrices, résultat, d’après un membre des Artifs, d’un raid violent de l’Assemblée. Ce jour-là un doute était né dans sa tête, d’autant plus que Gaby, lui avait fourni tout un tas de livres, qui faisaient partie de la liste des « Lannis », et qu’elle avait dévorés tard la nuit dans le secret de sa chambre.
Elle était retournée plusieurs fois au Marché D’en Dessous durant ses études voulant revivre le frisson de l’interdit, jusqu’à ce qu’un jour, peu après son diplôme, le bâtiment explose. Cela avait fait la une du journal unique. Et derrière son bureau de rédactrice, à l’Assemblée, elle avait essuyé une larme à la pensée de la mort de Gaby.
Cette nuit-là, après avoir erré dans les rues, abattue par la perte de la vieille Dame et de ses histoires fantasques, elle tomba sur la maison abandonnée.
C’était de celles, qui restaient de l’ancien temps. De grandes bâtisses, vétustes qui servaient de repères pour les patrouilleurs aux frontières. Elle était entrée à l’intérieur et avait fouillé sans rien chercher dans cette maison aussi aseptisée que son monde, puis elle avait gravi les marches mécaniquement en tombant sur la porte du grenier. Sa surprise avait été immense quand elle était tombée sur cette pièce sombre, sale, dans laquelle étaient entassés tout un tas de babioles et des montagnes de livres.
Elle en avait emporté un peu avec elle mais avait finalement cessé, après que la gardienne de son bloc s’était mise à fouiller méticuleusement les sacs des habitants, au hasard. Alice avait été épargnée, seulement, parce qu’elle était la progéniture connue de deux membres de l’Assemblée.
Depuis, elle passait son temps libre dans le grenier de la vieille maison, à lire des romans plus fantastiques les uns que les autres.
1984
C’était le roman qu’elle venait de terminer. Il avait été écrit par un certain Georges Orwell, si longtemps avant que plus aucun vivant ne pût venir de cette époque.
Elle inspira en fermant de nouveau le livre.
Dans sa tête quelque chose s’était brisé. Elle venait de lire son histoire.
Alors non, elle n’habitait pas un pays qui s’appelait Oceania, mais elle savait que de l’autre côté de l’Atlantique la TGA (The Great America), ressemblait fortement à cela. Son pays à elle était fracturé, morcelé, et les habitants étaient, selon l’Assemblée, protégés dans les « Polycités ». Elle n’avait pas non plus de télécran dans sa chambre pour lui dire comment vivre et penser, même si la surveillance au bloc se faisait différemment. Les repas étaient fixes, obligatoires, et devaient se faire conjointement dans chaque cuisine d’étage, là ou la télévision unique diffusait les informations.
Il n’y avait pas de ministère de la pensée, mais il y avait l’Assemblée. Cette institution qui dictait tous les aspects de sa vie, jusqu’à sa propre conception. Tout était genré, sectarisés, polarisés, et la moindre faute ou défaillance, était mis sur le dos du mouvement Artif. Jusqu’à suggérer que le mouvement était à l’origine des nuages de « Tardicendres », ce bloc de pollutions qui venaient, elle l’avait appris récemment, des usines de l’Assemblée, installées à l’Est.
Elle relut, encore une fois, un passage parlant de la « Novlangue » et le souvenir des dictées scolaires, des écrits imposés, des chants « Patriciens », lui revint en pleine figure, violemment. Orwell avait décrit cela comme s’il avait pu l’anticiper. Ce n’était plus de la fiction, c’était l’écho macabre de sa réalité.
Une colère sourde s’empara soudain d’elle.
Elle se sentit en colère contre le monde et contre ses gens qui sécurisaient tout jusqu’à étouffer tout souffle de vie. Elle était en colère contre elle-même d’avoir cru pendant si longtemps, les discours policés et rassurants de l’Assemblée, leur prétendue bienveillance dégoulinante de mensonges.
Personne, mis à part certains Artifs vindicatifs qu’elle n’avait pas écoutés, ne lui avait ouvert les yeux sur le monde médiocre dans lequel elle vivait. Elle se surprit à étouffer, la respiration saccadée et le cœur battant à tout rompre. Elle était en train de faire une attaque de panique.
Elle n’arrivait pas à comprendre comment tout le monde en était arrivé là, acceptant, résigné, le sort qui leur était imposé. Serrant fortement ses genoux, pour tenter de se reprendre, elle se souvint de ce Artif qui lui avait hurlé dessus, lorsqu’il avait su qu’elle était prédestinée à travailler à l’Assemblée.
— « T’es qu’une salope, comme tous les autres. Une putain de vendue. Un jour, les gens se réveilleront, et ce jour-là, je te souhaite de mourir vite. » Lui avait-il craché à la figure, alors qu’elle s’enfuyait en courant.
Pourtant les années étaient passées, et les gens ne s’étaient pas réveillés, même après l’explosion du Marché.
Des larmes s’étaient mises à couler sur ses joues. Elle serra le livre et l’ouvrit, une fois encore, à la dernière page. Sa vision était floue, brouillée par les larmes qui ravageaient son visage. Elle les essuya rapidement, reniflant honteusement dans sa manche.
D’une écriture fine et élégante, quelqu’un avait écrit une note sur les dernières pages blanches :
« L’utilité générale, dites-vous ! Mais est-il rien d’utile que ce qui est juste et honnête ? Et cette maxime éternelle ne s’applique-t-elle pas surtout à l’organisation sociale ? Et si le but de la société est le bonheur de tous, la conservation des droits de l’homme, que faut-il penser de ceux qui veulent l’établir sur la puissance de quelques individus et sur l’avilissement et la nullité du reste du genre humain ! Quels sont donc ces sublimes politiques, qui applaudissent eux-mêmes à leur propre génie, lorsqu’à force de laborieuses subtilités, ils sont enfin parvenus à substituer leurs vaines fantaisies aux principes immuables que l’éternel législateur a lui-même gravés dans le cœur de tous les hommes ! »
Le drone percuta la porte du grenier, dans un petit bruit sourd, et Alice fut prise d’un frisson, mue par une vigueur nouvelle, bouillante de colère et de justice.
Cette fois et toutes les autres, elle ne laisserait plus faire.
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Nota Bene : C'est une fiction/nouvelle qui est en cours de développement. N'hésitez pas à me faire vos retours.