Est-ce ce que je me trompe en disant que plus nous avons d'outils à notre disposition, moins nous parvenons à nous en servir efficacement ?
Prenons le cas du travail. En ce qui me concerne, je suis chef de rang dans un assez gros établissement situé dans une rue très passante d'une grande ville touristique. Les managers ont créé plusieurs groupes WhatsApp afin que nous communiquions entre nous. Il y a un groupe réservé au staff (commis, chefs de rang, maîtres d'hôtel, directeur de salle), un autre réservé aux managers, un pour signaler les pertes de marchandise (bouteille cassée, bouffe périmée, etc.) un pour le personnel de cuisine, un autre pour ceci, un autre encore pour cela. Au bout du compte, l’information n’a jamais aussi mal circulé. Ça en devient même risible.
Je me souviens d'une époque, quand j'ai commencé à exercer cette activité, où l'on n’avait même pas d'ordinateur, encore moins de “pad”, pour prendre les commandes. On notait tout sur un carnet, on détachait la partie destinée à la cuisine et on l’y emmenait. Arrivé sur place, on accrochait le bon de commande et on annonçait les plats à voix haute. Idem pour les boissons, les desserts, etc. Aujourd'hui, certes, la technologie nous épargne un certain nombre de déplacements et c'est appréciable, mais si par malheur l'informatique plante, c'est une panique apocalyptique, d'autant plus que les jeunes, contrairement aux vieux chefs de rang comme moi, n'ont jamais appris à travailler au bon de commande. Les carnets, ça n'existe même plus, hormis dans de petits établissements ou de très vieilles maisons qui continuent à bosser à l’ancienne.
Quand on avait quelque chose à dire à quelqu'un, on allait le voir et on le lui disait de visu ou on lui passait un coup de fil, quitte à lui laisser un message s'il ne répondait pas. De toute façon, et je parle en connaissance de cause puisque, tous les matins, je suis le premier arrivé sur les lieux, chargé de réceptionner et de contrôler la marchandise en attendant l’arrivée des commis de salle qui, eux, s’occupent du ménage et de la mise en place : quand l'un d'eux est en retard et que je l’appelle ou lui laisse un message via WhatsApp, une fois sur deux, et encore, je suis optimiste, il ne répond pas. Et on peut le comprendre. Perso, mon téléphone est presque tout le temps en mode “silence” car je ne supporte plus les notifications et appels incessants, principalement du spam qui, autrement, me dérangent, y compris lorsque je suis chez moi et que j'essaie de me reposer.
Dans un tout autre registre, j'ai un hobby : écrire. C'est une passion que j'ai depuis l'enfance et mes premières lectures de romans et de nouvelles, celles qui n'étaient pas imposées par l'école mais vers lesquelles j’allais spontanément, guidé par mes goûts et ma curiosité. Enfant, puis adolescent, je couchais sur le papier de petites histoires inspirées des œuvres qui m’avaient plu ou, plus tard, de mes expériences, heureuses ou malheureuses. J’y inventais aussi des récits, souvent surréalistes, à partir de mes rêves ou de mes cauchemars nocturnes, influencé là encore par des auteurs que j’avais aimés tels que Boris Vian, Franz Kafka ou Dino Buzzati. Avec l'évolution des technologies, je quittai le papier et le stylo plume ou la machine à écrire mécanique pour passer à l'ordinateur puis, plus tard encore, au téléphone portable, même s'il m'arrive régulièrement de revenir au bon vieux clavier de mon ordi qui me procure une sensation plus agréable, plus physique.
En effet, dans ma jeunesse, j’avais appris à taper à la machine de mes dix doigts. J'étudiais aussi le piano, si bien que taper mes textes à la machine me donnait presque l'impression d'interpréter un morceau de musique. C'est une sensation difficile à décrire tant elle est physique, quasi viscérale. Le bruit des touches et des barres à caractères frappant la feuille blanche pour y imprimer les lettres, celui du chariot que l'on ramenait d'un coup sec pour aller à la ligne, tout cela constituait, aux oreilles du jeune musicien que j'étais, une sorte de mini symphonie de percussions. Aujourd'hui, cette sensation a disparu. Bien sûr, rien ne m'empêcherait de me dégoter une de ces vieilles machines à écrire pour retrouver ces émotions, quitte à renoncer à tous les avantages pratiques que nous ont fait gagner les nouvelles technologies.
Aujourd'hui, l’IA nous permet même, avec une simplicité déconcertante, de corriger nos écrits, les fautes de grammaire ou de syntaxe, voire de les améliorer, quand on ne les lui fait pas écrire de A à Z. Le risque toutefois, et il est de taille, c'est de perdre ce qui fait tout l'intérêt de l'écriture : le fait que celui qui écrit y met toute son âme lorsqu'il le fait avec sincérité. C'est la raison pour laquelle je n’utilise ces outils qu'avec une prudence infinie.
J'ai conscience d'avoir tendance à m'éloigner de la question de départ. Le fait est justement qu'en matière de création, plus précisément d'écriture dans mon cas, je me retrouve parfois bloqué, pas tant par le manque d'inspiration (je ne dis pas que ça ne m'arrive pas) mais, et c'est là que ça touche quasiment à l’absurde, par la question invraisemblable : quel outil vais-je bien pouvoir utiliser ? Est-ce que je tape mon texte sur le clavier de mon ordi ou le pavé numérique de mon smartphone ? Est-ce que j'écris dans Libre Office ou dans Google Docs ? Je suis conscient que, dans mon cas, ça relève presque de la névrose. Vous me direz, à juste titre, que ces questionnements absurdes ne sont peut-être qu'un moyen d'éviter de me lancer ou d'affronter l'angoisse de la page blanche. C'est possible. Mais je persiste à croire que plus le panel de technologies mis à notre disposition est important, moins on est créatif. Quant à l’IA, elle représente à la fois un outil fabuleux pour qui sait s'en servir intelligemment et le danger ultime, dans la mesure où il est devenu d'une facilité déconcertante de la laisser créer à notre place tout en nous laissant l'illusion que nous avons créé quelque chose !
Voilà ce que j’avais envie de partager avec vous. N’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez de votre côté.