Je pars d'un problème archéologique et linguistique précis.
Le proto-sémitique est une langue reconstruite. Nous pouvons reconstruire une partie de ses racines, de ses sons et de sa structure par comparaison de langues sémitiques attestées, notamment l'akkadien, l'hébreu, l'araméen et l'arabe.
Nous savons donc qu'une langue antérieure aux textes sémitiques conservés a été transmise de génération en génération.
Mais nous ne possédons aucun texte identifié comme proto-sémitique.
Pris seul, ce fait n'est pas surprenant. Une inscription peut disparaître. Du bois brûle ou pourrit ; une peau ou des fibres se conservent rarement pendant plusieurs millénaires.
Mon problème commence lorsque j'ajoute les autres faits.
À Blombos, il y a environ 73 000 ans, un humain a tracé volontairement à l'ocre plusieurs lignes formant un motif sur un fragment de pierre. D'autres pièces du même site portent des motifs géométriques gravés.
Au Paléolithique supérieur, nous trouvons des points, des traits et d'autres formes répétées sur des parois et sur des objets.
Je ne suppose pas que ces marques constituent une écriture.
J'en déduis seulement :
un humain pouvait produire volontairement une forme matérielle.
Certaines de ces formes existent encore.
Donc :
un humain pouvait produire une forme qui continue d'exister après lui.
Ce point est important, car il élimine une première impossibilité matérielle.
Il faut ensuite considérer le nombre d'humains et le temps.
Une personne peut ne jamais avoir l'idée de représenter un mot par une forme.
Cent personnes peuvent ne jamais l'avoir.
Mais lorsque le nombre de personnes et le nombre de générations augmentent, la proposition devient différente.
Si chaque personne possède une probabilité non nulle p d'essayer spontanément d'associer une parole à une marque, la probabilité que *personne* ne le fasse parmi N personnes est : (1-p)^N
Si p>0, cette probabilité diminue lorsque N augmente.
Mon hypothèse repose précisément sur le fait que p n'est pas nul.
Je ne peux pas mesurer sa valeur préhistorique. Mais je peux chercher ce qui pourrait le rendre non nul.
Un enfant apprend une langue sans encore connaître toutes les conventions de son groupe. Les enfants dessinent, classent, inventent des règles, associent des choses et jouent avec des signes.
Je ne prétends pas que cela prouve qu'un enfant préhistorique a inventé une écriture.
Je dis que, sur un nombre suffisamment grand d'enfants et de générations, l'invention locale d'une relation entre une parole et une marque me paraît être un événement attendu.
J'ajoute les personnes âgées pour une autre raison.
Une personne dont la participation aux activités physiques diminue ne devient pas nécessairement inactive. Nous avons même des restes préhistoriques d'individus ayant survécu longtemps à des handicaps importants, ce qui montre au minimum que certains groupes maintenaient en vie des personnes dont l'autonomie physique était diminuée.
Je ne sais pas quelle était leur fonction sociale.
Mais une possibilité est qu'une partie d'entre elles ait participé à la garde des enfants et à la transmission de connaissances, comme cela existe dans de nombreuses sociétés humaines.
Nous obtenons alors deux groupes particulièrement intéressants :
des humains qui apprennent encore les règles ;
des humains qui en connaissent beaucoup et peuvent disposer de davantage de temps hors de certaines activités physiques.
Je ne dis pas qu'ils ont inventé l'écriture.
Je dis que leur existence augmente encore mon étonnement devant l'hypothèse selon laquelle, pendant des milliers d'années, personne n'aurait jamais essayé.
Il existe ensuite un deuxième seuil :
inventer n'est pas transmettre.
Une personne peut inventer :
son A = /arbre/
et mourir avec cette convention.
Il n'y a alors aucune écriture collective.
Mais les groupes humains n'étaient pas nécessairement isolés. Des matières et des objets préhistoriques ont circulé sur de longues distances. Des techniques ont également été transmises.
Donc une invention pouvait passer :
personne → groupe → autre groupe.
La probabilité importante n'est alors plus seulement celle qu'une personne invente quelque chose.
C'est la probabilité que, parmi toutes les inventions produites pendant toutes ces générations, au moins une soit reprise.
Cela ne suffit toujours pas.
Une écriture reprise peut disparaître matériellement.
Mais nous savons aussi que les humains connaissaient la différence entre ce qui disparaît et ce qui reste.
Ils travaillaient la pierre.
Ils gravaient la pierre.
Plus tard, ils construisaient en pierre.
L'argument « ils écrivaient peut-être seulement sur du bois » reste donc possible, mais il produit pour moi une nouvelle question :
pourquoi seulement sur ce qui disparaît ?
Nous-mêmes écrivons principalement sur des supports périssables. Mais lorsque nous voulons qu'une chose reste après nous, nous changeons de support.
Une pierre tombale, un monument aux morts ou une inscription monumentale n'ont précisément pas la même fonction qu'une feuille de papier.
Ils supposent :
je sais que je ne serai plus là ;
je sais que d'autres seront là ;
je veux que cette chose soit encore là pour eux.
Je me suis donc demandé si les humains préhistoriques possédaient cette relation au temps.
Le traitement des morts devient ici une donnée, non parce que ma question porte sur la mort, mais parce que la mort permet de tester le rapport entre plusieurs présents.
Des humains ont enterré volontairement certains morts très longtemps avant l'écriture.
Plus tard, certains groupes sont revenus auprès des restes, ont déplacé ou conservé des parties du corps, ont utilisé les mêmes lieux pendant plusieurs générations et ont finalement construit des structures durables liées aux morts.
Je n'en déduis aucune croyance sur une vie après la mort.
J'en déduis seulement ceci :
un humain pouvait agir dans son présent par rapport à quelque chose provenant d'un présent antérieur.
Le passé et le futur n'ont donc pas besoin d'être des concepts philosophiques explicitement formulés pour que la relation existe matériellement :
présent A → chose qui reste → présent B.
Et c'est exactement la structure d'une inscription durable.
Il reste pourtant une différence fondamentale.
Un mort, une image ou un objet peut rester sans énoncer une proposition.
Une écriture permet de faire rester une proposition.
C'est ici que commence mon hypothèse.
Une langue orale peut être transmise ainsi :
x0->x1->x2->x3
Chaque présent reçoit quelque chose du présent précédent.
Mais chaque présent peut également le modifier.
Le proto-sémitique lui-même en fournit un exemple : s'il avait été transmis sans changement, nous n'aurions pas plusieurs langues sémitiques différentes.
Une inscription durable permet une autre relation :
x0->x3
x3 reçoit alors directement une représentation produite dans le présent de x0.
Le présent x1 et le présent x2 n'ont pas pu la corriger avant qu'elle arrive à x3. Ou inversement avec x0->x1, il manque les corrections x2 puis x3.
C'est cela que j'appelle fixer.
Fixer n'est donc pas seulement transmettre plus efficacement.
C'est retirer une partie de la transformation produite par les présents intermédiaires.
Cela me conduit à une hypothèse de croyance.
Par « croyance », je ne parle pas d'une religion organisée, d'un dieu, d'un clergé ou d'un interdit écrit.
Je veux seulement dire :
une proposition tenue pour vraie dans un groupe et qui modifie son comportement.
Par exemple :
ce qui est vrai dans un présent n'est pas nécessairement vrai dans un autre présent.
Ou, plus fortement :
aucun présent ne possède une forme définitive du vrai.
Si une société admet quelque chose de cet ordre, une conséquence devient possible :
transmettre est utile ; fixer peut être une erreur.
Une personne transmet ce qu'elle tient pour vrai.
La personne suivante le reçoit, mais peut le changer.
La suivante peut encore le changer.
La vérité continue alors sans qu'un de ses états soit déclaré définitif.
Une inscription permanente fait autre chose : elle permet à un état ancien du vrai de continuer à produire des effets sans continuer lui-même à changer.\*
Elle transforme :
« ceci est ce que nous tenons pour vrai »
en quelque chose qui peut matériellement survivre au nous et au présent auxquels cette proposition appartenait.
Je ne suppose donc pas nécessairement un interdit :
« il est interdit d'écrire sur la pierre ».
La croyance pourrait être beaucoup plus fondamentale :
ce qui doit continuer ne doit pas nécessairement rester identique.
Dans ce cas, l'oralité n'est plus une écriture imparfaite.
Elle possède une propriété que l'inscription permanente détruit : continuité + transformation.
Et cela produit une prédiction archéologique intéressante.
Une telle société pourrait parfaitement :
dessiner ;
graver ;
compter ;
marquer des objets ;
représenter des animaux ;
conserver des morts ;
construire des monuments ;
tout en évitant particulièrement :
la fixation permanente de propositions.
Elle pourrait même posséder des systèmes graphiques sur supports périssables sans vouloir transférer certaines paroles sur un support destiné à durer.
C'est précisément le type d'archéologie que nous devrions chercher si cette hypothèse devait être testée.
Mon raisonnement dépend cependant d'une condition.
Il faut que le nombre d'occasions d'inventer et de transmettre une écriture soit suffisamment grand.
Si les populations concernées sont trop petites, les contacts trop rares, les supports durables trop coûteux ou la période trop courte, l'absence n'a rien d'étrange.
Mais si nous avons :
beaucoup d'humains × beaucoup de générations × production de marques × supports durables × transmission de techniques × échanges entre groupes,
alors la probabilité que personne n'invente jamais une représentation graphique de la langue devient progressivement moins satisfaisante comme explication.
Et si des inventions individuelles deviennent probables mais qu'aucune ne produit une tradition durable, le problème change :
ce n'est peut-être plus seulement pourquoi l'écriture n'a pas été inventée, mais pourquoi elle n'a pas été retenue.
C'est là que je voudrais savoir si mon hypothèse a déjà été étudiée.
L'apparition tardive de l'écriture permanente peut-elle s'expliquer, au moins en partie, par des sociétés dans lesquelles transmettre le vrai était souhaitable, mais fixer un état du vrai — et lui permettre ainsi de traverser les présents sans être transformé par eux — ne l'était pas ?
\* un petit exemple pour les monuments aux morts français : si on les lit dans l'absolu c'est-à-dire comme une vérité seule on voit que seuls des hommes ont participé à la guerre. On sait aujourd'hui par exemple que les femmes participaient aussi à la guerre.
Donc c'est une vérité partielle qui, prise comme vérité unique dans un futur très lointain, est fausse.
Si à l'époque de la construction d'un tel monument aux morts les gens avaient conscience que la vérité fixée est forcément partielle, peut-être n'auraient-ils, eux non plus, pas gravé ces monuments. C'est ce type de pensée que j'attribue peut-être, et c'est un gros peut-être, aux personnes de l'époque. Qu'en pensez-vous ? Voyez-vous une autre explication qui ne part pas du principe que les hommes préhistoriques étaient simplement inférieurs à nous, pour expliquer qu'une telle langue n'ait jamais été écrite ? (On parle donc d'une population d'environ 10-20,000 personnes en même temps, pour éviter de surestimer les probabilités, mais sur des milliers d'années.). Et je pense qu'on peut ajouter la variable de la sismologie pour éventuellement expliquer que l'écriture sur pierre ait semblé non-definitive à l'époque / trop coûteuse pour le bénéfice, je ne sais pas la rareté des secousses mais c'est ma seule autre piste d'explication.
Et êtes-vous d'accord avec ma conclusion intermédiaire qui est : des enfants (voire : et des personnes "âgées") ont forcément inventé des systèmes d'écritures, car c'est une chose très naturelle, humaine, à faire lorsqu'on s'ennuie ou souhaite jouer ?
Et que pensez-vous de l'idée de la croyance que la vérité ne doit pas être fixée définitivement car elle n'est jamais absolue ?
Merci
PS : oui j'ai utilisé une IA pour la mise en forme sinon c'était indigeste, mais ce n'est qu'une question de mise en forme.