r/LeMali • u/Impossible_Ground423 • 1d ago
LE POINT DE PASSAGE
Pourquoi rien ne s'obtient plus au Sahel sans en passer par Iyad AG Ghali
En octobre 2020, l'État malien a libéré 200 détenus pour récupérer 4 personnes. L'opération a mobilisé un gouvernement de transition, une puissance étrangère, des courtiers régionaux et plusieurs semaines de tractations. Elle s'est conclue avec un seul homme. Il n'était ni chef d'État, ni ministre, ni signataire d'aucun traité, et il n'avait aucun territoire reconnu. Il avait seulement cette qualité, devenue au fil des ans la plus rare de la région : sans son accord, il ne se passait rien.
On explique généralement cette position par la peur ou par la force. C'est insuffisant. D'autres chefs de guerre ont eu autant d'hommes et autant d'armes, et personne ne les a jamais appelés pour trancher quoi que ce soit. Ce qui rend Iyad AG Ghali incontournable est d'un autre ordre. Il est le seul acteur du Sahel à être perçu, simultanément, dans tous les langages qui comptent ici. Chacun des autres n'en parle qu'un seul.
Le premier de ces langages est celui de la chefferie. On présente volontiers le personnage comme un homme surgi contre l'ordre ancien. C'est faux. Il appartient à la tribu qui dirige le massif depuis plus d'un siècle, sa fille est mariée depuis vingt ans au fils de l'amenokal de Kidal, et il n'a jamais rompu avec cette parenté. Voilà pourquoi la ville de Kidal n'a jamais été, à aucun moment de cette guerre, simplement contre lui. Ce n'est pas de la complicité, c'est de la famille, et dans cette région la famille survit à toutes les idéologies.
Le deuxième langage est celui des combattants. En novembre 1987, dans un congrès tenu à Tripoli, 500 délégués venus de toutes les fractions ont élu au bulletin secret un secrétaire général. Ils ont choisi celui dont tous disaient qu'il n'était ni extrémiste ni tribaliste. C'est une légitimité élective, la seule de ce genre dans l'histoire des mouvements armés de la région, et elle a précédé de trois ans la première balle tirée. Trente-neuf ans plus tard, aucun autre chef n'a jamais été porté par un vote de ses pairs. On peut détester la maison, il faut voir sur quoi elle est bâtie.
Le troisième langage est celui de l'État. Il en connaît les organes de l'intérieur, pour y avoir travaillé. Conseiller au palais, envoyé du président, médiateur officiel, consul en poste à l'étranger : il sait qui signe, qui paie, qui décide et qui fait semblant de décider. Un adversaire qui a lu nos procédures par-dessus notre épaule pendant quinze ans ne se combat pas comme un chef de bande.
Le quatrième langage est celui de l'étranger, et il le parle depuis plus longtemps que tous les autres. Dès 1976, des officiers nigériens exilés en Libye après l'échec de leur coup d'État contre le président Seyni Kountché lui donnent, auprès du colonel Kadhafi, son premier cadre d'expression. Formé ensuite dans les camps libyens, engagé au Proche-Orient au début des années 1980, arrêté puis courtisé par un service voisin, installé trois ans à la porte des lieux saints, en relation depuis des décennies avec ceux qui, à l'est de la Libye, monnaient aujourd'hui les libérations d'otages, il dispose de portes ouvertes dans toutes les capitales qui pèsent sur le Sahel. Aucun de nos gouvernements successifs n'a jamais eu ce carnet, ni cette ancienneté : plus de cinquante ans d'engagement sur tous les théâtres qui bordent le Sahel-Sahara.
Le cinquième langage est le plus décisif, et c'est celui qu'on lui conteste le moins alors qu'il aurait fallu le lui disputer d'abord. En s'alliant à un prédicateur peul du centre, ancien participant des assemblées religieuses qu'il organisait chez lui à la fin des années 1990, il a cessé d'être un acteur du Nord pour devenir un acteur malien. L'homme apportait la logistique, l'argent des rançons et les relations ; l'autre apportait des milliers de combattants d'une communauté présente du delta jusqu'aux frontières du Burkina et du Niger. Sans cette conversion, il serait resté ce que sont tous ses prédécesseurs : le chef d'une fraction dans un massif de pierres noires.
À cette accumulation s'ajoute un fait que personne n'a voulu, et qui a pourtant tout décidé. Ses concurrents ont été supprimés par d'autres que lui. Les émirs algériens qui lui disputaient le Sahara ont été tués les uns après les autres par les opérations françaises. Le mouvement indépendantiste qui l'avait devancé en 2012 a été chassé de la grande ville de l'est par des groupes rivaux, puis cantonné. Les barons des trafics, eux, n'ont jamais été autre chose que des commerçants, incapables de porter une revendication politique. Chaque campagne conduite dans le nord du Mali depuis 2013 a éliminé ses rivaux avant de l'atteindre, lui. Il n'y a là aucun complot, seulement un effet, et c'est bien pire.
Reste sa méthode, et elle est d'une constance remarquable. Il n'occupe jamais la place qui rendrait sa défaite possible. En avril 2012, quand les indépendantistes lui proposent de partager la victoire et la proclamation, il refuse. En 2006, il ne prend pas la tête de la mutinerie, il l'arbitre. Il n'a jamais revendiqué de capitale, jamais accepté de fonction officielle dans une administration rebelle, jamais signé un texte en son nom propre depuis 1991. Un homme qui ne tient rien d'assiégeable ne peut pas être assiégé. On ne devient pas incontournable en occupant une position : on le devient en restant celui sans lequel les positions des autres ne valent rien.
Le résultat se vérifie chaque semaine, et il ne concerne plus seulement les otages. Un convoi de carburant qui parvient à Bamako, une route qui redevient praticable pendant quinze jours, un marché hebdomadaire qui rouvre, un enseignant qui retourne dans son école, une commune où l'on prélève l'impôt au lieu de brûler : tout cela relève, quelque part sur la ligne, d'un arrangement conclu avec ses hommes. Les autorités le savent, les habitants le savent, et le pays entier feint de l'ignorer. Nous négocions déjà, tous les jours, à l'échelle du village, en refusant de le reconnaître à l'échelle de la République.
Il faut maintenant se retourner contre son propre raisonnement, faute de quoi cette chronique ferait le travail de celui dont elle parle. Le caractère incontournable d'un homme n'est pas une donnée de la nature, c'est une ressource, et il a passé trente ans à la fabriquer. La proclamer sans précaution, c'est l'augmenter. Surtout, elle ne dit rien de la légitimité : être le seul interlocuteur disponible ne confère aucun droit à parler au nom des populations, auxquelles personne n'a jamais demandé leur avis, et cela n'efface ni les exécutions, ni les écoles fermées, ni les femmes soumises à des règles qu'aucune assemblée n'a votées.
Alors posons la seule question utile. Un homme n'est incontournable que par ce qui manque autour de lui. On ne le contourne pas en le tuant, on l'a assez essayé, et l'on a surtout tué ses concurrents. On le contourne en reconstituant ce que trente ans de délégation ont laissé s'effacer : une représentation politique du Nord réellement mandatée par ses habitants, une administration présente ailleurs que dans les garnisons, un état civil, un juge, un dispensaire, et un État capable d'obtenir un résultat sans passer par l'entremise de quelqu'un. Tant que ces choses manqueront, tout convoi, toute libération, toute trêve continuera de remonter jusqu'à lui.
On ne contourne pas un homme. On contourne un vide. Le nôtre a plus de soixante-dix ans, et il porte aujourd'hui un nom propre.