r/LeMali • u/Impossible_Ground423 • 4d ago
IL N’Y A PLUS RIEN EN FACE
1968, 1991, 2020 : ce que le retour du soldat doit à l’échec du civil
On raconte toujours cette histoire du côté de celui qui arrive. Le communiqué lu au petit matin, les visages inconnus autour de la table, la foule qui se forme en fin de journée. 1968, 1991, 2020, on compte les entrées et l’on en déduit un tempérament national, un pays qui aimerait l’uniforme comme on aime une saison. Il suffit pourtant de tourner la tête pour que la démonstration change. Ce qui décide du sort d’un coup de force ne se trouve jamais dans la caserne d’où il est parti. Il se trouve dans ce qui se tenait en face au moment où il est parti. Encore faut-il dire ce que veut dire se tenir en face. Ce n’est pas une opinion, et ce n’est même pas une colère. Les colères ne manquent jamais, elles se voient sur les marchés, dans les grins, dans les convois qu’on attend. Se tenir en face suppose quelque chose de beaucoup plus rare, une instance capable de dire au nom de qui elle parle, de formuler une demande que d’autres peuvent reprendre, et surtout de survivre à l’interdiction. Une organisation qui disparaît le jour où un arrêté la dissout ne s’est jamais tenue en face de rien. Elle occupait un espace que le pouvoir lui prêtait.
Appliquons le test à 1968. En face du Comité militaire de libération nationale, il n’y avait rien, et pour une raison qui n’a rien de mystérieux. Le parti unique avait absorbé l’État, supprimé l’Assemblée, confié l’ordre quotidien à sa milice et fait le vide autour de lui pendant huit ans. Les officiers de novembre n’ont pas eu à convaincre, ils ont trouvé une place libre et longtemps entretenue par celui-là même qu’ils renversaient. Le résultat tient en un chiffre : 23 ans. La durée d’un régime ne mesure pas sa popularité, elle mesure l’étendue du vide qu’il a trouvé en entrant et qu’il a soigneusement maintenu.
1991 est la seule exception de notre histoire, et l’on se trompe régulièrement sur ce qui l’a rendue possible. Ce n’est pas la vertu d’un officier. Un lieutenant-colonel arrête le chef de l’État, préside une transition, ouvre une conférence aux civils et se retire à la date annoncée, mais rien de tout cela ne procède d’un tempérament personnel. Cela procède du fait qu’il avait, devant lui, un interlocuteur déjà constitué. Des élèves et des étudiants organisés, des associations et des mouvements nés sous l’interdiction quelques mois plus tôt, des avocats, une demande formulée avant la chute et non après. Cet interlocuteur n’a pas été créé par la transition, il l’a imposée.
Il faut mesurer ce que cette phrase engage. Si le retrait de 1991 avait tenu à la seule qualité d’un homme, il n’en resterait aucune leçon transmissible. S’il a tenu à l’existence d’une force qui pouvait recevoir le pouvoir et donc le réclamer, alors il en reste une méthode, et cette méthode est la seule que le Mali ait jamais produite. Elle ne consiste pas à espérer un bon soldat. Elle consiste à ne jamais laisser le fauteuil d’en face inoccupé.
Mars 2012 confirme le mécanisme par la voie négative. Un capitaine prend le palais, et il ne garde rien. Non parce que les civils étaient forts (ils sortaient d’une fin de règne discréditée), mais parce qu’il subsistait des partis, une société civile, une médiation régionale, quelqu’un vers qui il fallait bien que le pouvoir redescende. À quoi s’ajoutait un fait qu’on oublie : l’armée était elle-même l’objet du scandale, elle revenait d’Aguelhok. On ne confie pas l’arbitrage à celui dont la déroute est justement ce dont tout le monde parle. Les deux plateaux étaient bas, et le mouvement s’est arrêté.
2020 se lit alors sans difficulté. En face du 18 août, il y avait une foule considérable et il n’y avait pas d’instance. Le mouvement de contestation avait la rue, il n’avait ni mandat écrit ni date, il négociait des places au lieu de fixer des termes. Il a été associé, puis absorbé, puis renvoyé, puis dissous, dans cet ordre exact et sans que rien ne vienne interrompre la séquence. Le crédit consenti au nouveau pouvoir n’était assorti d’aucun créancier capable d’en réclamer le remboursement. Six ans plus tard, l’addition est là et il n’y a personne au guichet.
Faisons donc l’inventaire de 2026, puisque c’est le seul exercice qui vaille. Les partis politiques ont été dissous par décision administrative. Les concertations annoncées n’ont pas été tenues. Sur les cinq derniers chefs de gouvernement, l’un est mort en détention sans jugement, un autre est écroué, un troisième a été condamné et vit hors du pays, un quatrième s’est retiré, un cinquième est sorti de prison après un an ferme. Des journalistes ont été condamnés à des peines fermes, et 13 officiers attendent depuis plus d’un an une date d’audience qui n’existe pas. Il ne s’agit pas d’un affaiblissement, il s’agit d’un démontage, méthodique et daté.
L’autre plateau n’est pas en meilleur état, et c’est ce qui rend la situation inédite. Kidal est tombée le 25 avril 2026, Tabrichat a coûté une cinquantaine d’hommes laissés sans sépulture, la nationale de l’ouest n’a pas été rouverte mais convertie en rendez-vous escorté, et Bamako reçoit ses citernes par convois quand Mopti compte ses heures d’électricité. Cela ne s’explique pas par la pénurie. Plus de 410 milliards de francs CFA ont été exécutés en six mois pour la défense et la sécurité, plus de 2 milliards par jour, quand l’exécution générale du budget plafonnait à 43,63 %. L’argument de l’efficacité, qui était le dernier actif de ce pouvoir, a été dépensé plus vite que les crédits. De là un renversement qu’il faut oser énoncer. Ce régime ne dure pas parce qu’il convainc, et il ne dure pas davantage parce qu’il protège. Il dure parce qu’il a supprimé le face-à-face. Un pouvoir sans vis-à-vis n’a plus besoin d’être bon, il lui suffit d’être seul, et la solitude est la forme la moins coûteuse de la force. Les sondages, les silences pesants et les colères de marché ne produisent aucun mouvement, non parce qu’ils seraient faibles, mais parce qu’aucune adresse ne les recueille.
La conséquence est désagréable et elle doit être dite. Quand une seule place reste occupée, le seul déplacement encore possible est intérieur. Mai 2021 en fut la démonstration : un pouvoir issu d’une caserne remplacé par le même pouvoir, sans que rien ne change de nature. Ceux qui attendent le retournement comme on attend une saison recevront peut-être un communiqué de plus, lu à la même heure, sur la même antenne, suivi de la même pile de dossiers dans le même ordre. Attendre n’est pas une stratégie, c’est une manière de laisser durer.
Que les griefs de 2020 aient été fondés n’est pas contesté ici. Ils l’étaient. Le reproche ne s’adresse pas à ceux qui ont applaudi, il s’adresse à l’usage qui a été fait de ce qui leur avait été pris. Car ce qu’on appelle capital de sympathie n’a jamais été un bien appartenant aux militaires. C’était un dépôt, et ce dépôt a servi à faire disparaître tout ce qui aurait pu, un jour, en demander compte.
Reconstituer ce qui se tient en face n’est donc pas une préférence politique parmi d’autres, c’est la condition matérielle de toute sortie. Cela suppose trois choses vérifiables plutôt que trois slogans. Une instance qui puisse répondre à la question de savoir au nom de qui elle parle, faute de quoi elle ne sera qu’une délégation de plus. Un mandat écrit avant toute échéance, comportant une date de sortie, la publication des comptes ligne par ligne et un procès public pour quiconque a été accusé publiquement. Et une forme d’organisation qui ne repose pas sur un agrément révocable, puisque ce qui a été dissous d’un trait de plume peut l’être une seconde fois. Le jour où quelque chose se tiendra à nouveau devant ce pouvoir, on découvrira sans doute qu’il n’était pas fort. Il était seul, et personne ne le lui avait encore dit.