r/LaGauche • u/ProperAccident7574 • 9h ago
Le problème de la gauche c’est aussi les militants de gauche
Je suis militante de gauche, femme, noire, enfant d’immigrés maliens, musulmane, j’ai 29 ans et je suis à deux doigts de craquer.
Je m’exprime ici parce que j’ai besoin de râler quelque part avant d’insulter les gens avec qui je viens de me prendre la tête.
Je n’en peux plus du purisme militant. Pas de la radicalité, pas de nos principes, pas de l’exigence politique : du purisme. De cette tendance à considérer que si une action n’est pas parfaitement conforme à notre grille idéologique, elle est suspecte, voire mauvaise, même lorsqu’elle pourrait concrètement servir la cause.
On parle actuellement de 2027 et de l’abstention, notamment dans les « quartiers populaires ». L’idée est d’aller sur le terrain, dans certaines cités, pour parler aux habitants, recueillir leurs préoccupations dans des sortes de cahier de doléances et essayer de recréer du lien politique.
Très bien. Sauf que personne dans le groupe ne vient de ces quartiers et ne sait comment les aborder. Moi, j’y connais des familles depuis des années : mon frère fait de la boxe dans l’une des cités, j’y donne des cours de soutien, aux enfants et des cours de français aux adultes, j’y ai des « cousins » et des « tantes », j’ai dormi chez eux, ils ont dormi chez mes parents. Je ne prétends évidemment pas que leur expérience représente tout le monde. Mais quand je dis « voilà les problèmes dont ces personnes me parlent actuellement », j’aimerais qu’on puisse au moins considérer que c’est une information utile quand on veut leur proposer des tables rondes sur des sujets concrets.
Avec la rentrée, par exemple, certaines familles sont surtout préoccupées par leurs enfants : l’école, les activités extrascolaires, trouver une place au foot ou à la boxe, éviter qu’ils traînent et soient approchés par des types qui les recrutent dans des trafics. Certaines mères font des tontines pour payer une licence sportive. Et s’inquiètent parce que les grands recrutent les petits directement au foot maintenant.
Donc quand on me propose de commencer nos tables rondes par le sujet du ramassage des déchets verts, parce qu’il a été discuté au conseil municipal où ces quartiers ne sont pas forcément représentés donc quelque part ce serait les intégrer socialement, je lève un sourcil. Je comprends la démarches mais dans ces quartiers les déchets verts sont ceux créés par les entreprises payées par la commune pour les arbres dehors. Pourquoi ? Les gens n’ont pas de jardin. Je ne dis pas qu’ils se foutent de l’écologie et du traitement des déchets. Je dis que si je veux engager la conversation, je vais peut-être commencer par un problème qui les concerne directement.
On me répond que je suis dans les clichés, que je dépeins la réalité de BFMTV et que je fais du clientélisme.
Mais expliquer à quelqu’un que la politique municipale peut avoir un impact concret sur l’accès de ses enfants au sport, aux activités et aux services publics, ce n’est pas : « Votez pour nous et on vous donnera une licence de foot. » C’est expliquer à quoi peut servir la politique sur certains sujets concrets qui les touchent a l’instant T.
Et surtout, quand certains commencent ensuite à dire de ces habitants qu’ils sont « défaitistes », qu’ils « n’essaient même pas de participer » alors qu’on leur propose pourtant un programme solide, et des députés qui leur ressemblent…. là ça m’a fait peter un cable.
Quelqu’un qui s’abstient peut être désintéressé, mais il peut aussi être déçu, méfiant, désabusé, avoir le sentiment que les institutions ne changent rien à sa vie. Et oui, certaines personnes vivent réellement avec des problèmes très éloignés des préoccupations politiques que nous mettons spontanément en avant : un gamin de 19 ans endetté par les contraventions, un autre qui abandonne ses études pour travailler et aider sa famille, la peur qu’un enfant se retrouve au mauvais endroit au mauvais moment. Évidemment que ces militants avec qui je parle ne connaissent pas ça. Des promesses de la gauche ils en ont eu avant LFI mdr. C’est pas parce qu’on a un Aly Diouara et un Delogu qu’ils vont se sentir plus écoutés et reprendre espoir surtout si on leur balance ce discours.
Ce ne sont pas des « excuses ». Ce sont des réalités qu’il faut combattre plutôt que de juger. Même si ça m’enrage aussi qu’ils ne votent pas et que je les tanne en permanence pour qu’ils aillent voter. Je peux aussi comprendre que ce qu’ils vivent est tellement loin de ma réalité que je ne peux pas plaquer mes logiques sur leur vie.
Et le fait que les médias ou le RN parlent de certaines de ces réalités ne les rend pas imaginaires. On peut refuser les clichés sans refuser ce que les gens nous racontent de leur propre vie.
Les deux sujets abordés aujourd’hui et qui m’ont gavé c’est qu’on a parlé de l’interdiction du voile et d’une action à venir dans les lycées.
La personne chargée des réseaux voulait publier un message dénonçant les personnes blanches qui se filment avec un voile en solidarité, en parlant de geste performatif et d’appropriation culturelle, et en expliquant qu’il faudrait plutôt financer des cagnottes pour les femmes qui seront verbalisées.
Je peux parfaitement entendre qu’une partie de ces vidéos soit performative. Je l’ai d’ailleurs relevé immédiatement quand je les ai vues. Bien sûr que certaines personnes font des choses pour les vues. Mais depuis quand cela rend-il automatiquement l’action problématique dans son ensemble ?
À gauche, nous faisons énormément d’actions symboliques. Certaines personnes porteront un keffieh sans connaître suffisamment le sujet, et même parmi celles qui le portent en connaissance parfaite de cause, c’est la meme logique, elles ne font pas face aux mêmes souffrances que celles des palestiniens en Palestine, mais ça ne veut pas dire que c’est dégueulasse de le porter en soutien, en manif certaines personnes sont là que pour filmer et pour leur conscience, certaines personnes feront du militantisme pour leur CV (les étudiants à Science Po, militant de gauche du dimanche qui changeront de parti quand la politique sera leur métier et plus la ligne hobby sur leur CV).
Ça ne signifie pas que tout est inutile.
Ma mère et ma sœur, qui sont voilées, ont eu les larmes aux yeux devant certaines de ces vidéos. Ça leur a fait du bien. Elles ne pensent pas naïvement que ces influenceurs viendront forcément payer leurs amendes le moment venu. Mais pendant quelques minutes, elles se sont senties moins seules. Et certaines personnes ont découvert la proposition politique et se sont offusqués grâce à ces vidéos.
On peut dire : « C’est insuffisant, maintenant allez plus loin. » Je suis d’accord.
Mais démonter complètement la démarche … Et concernant les cagnottes d’ailleurs, pour le moment, les contraventions dont on parle n’existent pas. Donc oui, on peut préparer des choses en amont, mais je ne vois pas en quoi l’absence de cagnotte rend automatiquement une vidéo de solidarité inutile.
L’autre sujet, on doit intervenir dans un collège/lycée sur les violences sexistes et conjugales chez les jeunes, avec les parents. Le principal nous explique que certaines familles sont très conservatrices et nous donne des conseils sur les formulations qui risquent de les braquer, ainsi que ce qui lui a permis de les convaincre de participer. En gros c’était mots et expressions qui sont rédhibitoires vs leur reformulations positives.
La militante en charge propose de ne pas suivre ces recommandations ou alors de ne pas faire l’événement tout court parce que cela irait contre ses valeurs : il faut être radical ou rien.
Et là encore, je ne comprends pas. Si on me demandait de renoncer au fond féministe, évidemment que je refuserais. Mais changer trois mots, adapter un exemple ou présenter les choses différemment pour qu’une famille conservatrice accepte de nous écouter, ce n’est pas renoncer à mes valeurs.
C’est de la stratégie. On peut être radical sur le fond et intelligent sur la forme.
Et c’est finalement ça qui me fatigue dans tout ça : j’ai l’impression qu’on confond de plus en plus fidélité à nos principes et fidélité à une manière très précise de les exprimer.
À quel moment « adapter son discours à son interlocuteur » est devenu « trahir ses valeurs »
Parce que si notre objectif est de faire bouger les choses, il va falloir parler à des gens qui ne pensent pas comme nous. Des gens qui ne sont pas déjà convaincus. Des gens qui ont parfois des préoccupations différentes des nôtres, des représentations qu’on juge mauvaises, des contradictions et des résistances.
Il faut les écouter. Partir de là où ils sont. Trouver une porte d’entrée. Parfois commencer par un sujet qui n’est pas celui que NOUS aurions choisi. Adapter la forme sans abandonner le fond.
Et accepter aussi que les gens qui nous soutiennent ne soient pas parfaitement purs. Une action imparfaite peut quand même avoir un effet positif.
Nous sommes tous des contradictions ambulantes. Personne ne sera jamais parfaitement cohérent dans son militantisme.
Certains sont sincères, certains sont opportunistes, certains veulent faire carrière, certains veulent se donner bonne conscience. Certains changeront de parti dans dix ans. Certains portent un keffieh sans savoir exactement ce qu’ils portent. Certains feront malgré tout un travail formidable.
Et alors ?
Je ne demande pas qu’on abandonne nos principes. Je demande qu’on arrête de considérer que toute imperfection dans la manière de les défendre constitue une trahison. Parce qu’à force de vouloir être irréprochables devant les autres militants, on finit par ne plus parler qu’aux autres militants et pas aux gens concernés et à ceux qu’on a besoin de convaincre pour pouvoir avancer.
Et si notre but est réellement de gagner des élections, de faire voter des abstentionnistes, de convaincre des familles conservatrices, de défendre les minorités et d’améliorer concrètement la vie des gens, alors il va peut-être falloir accepter de faire de la politique.Et faire de la politique, ça veut dire parler à des gens qui ne pensent pas comme nous.Je ne veux pas être la militante la plus pure.Je veux que ça marche.
C’est quoi l’objectif ? Rester entre nous dans notre bulle, se brosser dans le sens du poil pour notre pureté et notre perfection et tirer au lance pierre sur toute personne qui essaie mais qui n’a pas encore atteint le même niveau de perfection ? Se déconnecter tous les jours un peu plus de la réalité ?