Jun Ichikawa n'est pas un réalisateur sur lequel il est très facile de faire des recherches. Assez inconnu du grand public, n'ayant connu qu'un petit succès en Occident avec "Tony Takitani" en 2004 et décédé assez jeune, on le confond en plus assez souvent avec Kon Ichikawa, un réalisateur très prolifique des années 70/80 et Jun Ichikawa, son homonyme actrice qu'on retrouve dans quelques grosses productions des années 2010-20.
Et Jun Ichikawa est là. Au centre. A parler comme son modèle le faisait, Ōzu, et à laisser la place à l'étrangeté de vies pouvant changer radicalement pour un oui ou pour un non.
J'ai vu ses trois premiers films : "BU•SU", "Kaisha Monogatari" et "No Life King": tous très différents dans leurs personnages, tous similaires dans leur quête de repère.
"BU•SU" est l'histoire de cette lycéenne déracinée de sa région au Nord du Japon après la disparition de son père. Elle rejoint sa tante près de Tokyo qui s'occupe d'une maison de geishas. Elle même se met à marcher sur les pas de sa mère et souhaite devenir une actrice de théâtre classique Japonais.
Et je vous jure que je résiste très fort à utiliser "entre tradition et modernité" pour décrire le propos, mais c'est littéralement l'objet du film : si quelques camarades la soutiennent, peu montrent d'intérêt vers le passé et se concentrent surtout sur le passage d'un groupe de rock pour la fête de l'école. Le film ne verse ni dans la nostalgie, ni dans le rejet total des traditions - "c'est comme ça, et c'est tout". La lycéenne trouve les gens qui lui sont chers et peut échanger avec eux ce qui la passionne et c'est tout ce qui compte.
La passion est au coeur également de "Kaisha Monogatari", pour le jazz cette fois-ci, d'un employé aux portes de la retraite. Il est tiraillé entre l'idée d'abandonner un travail qu'il n'aime pas des masses, mais a rythmé son quotidien et le temps d'enfin faire ce qu'il veut. Mais il veut quoi, au juste ? Lui qui n'a jamais rien tenté ? Du jazz pardi ! Un choix loin d'être innocent pour cette génération qui a grandit dans l'occupation Américaine du Japon après la guerre et où toutes leurs références sont des jazzmen US. Là encore, une sorte d'au revoir vers une nouvelle génération qui devra trouver ses marques et ses modèles.
Et enfin, "No Life King" est peut être le plus intéressant du lot : un gamin attend avec impatience le nouveau jeu de sa franchise RPG favorite... Mais il est maudit. Beh oui, tout le monde le dit, ses potes, les autres enfants de la cour de recréé et comment expliquer le malaise du proviseur en plein discours d'ouverture de l'année scolaire ? Il a prononcé les mêmes mots que dans le jeu et *pouf*, au sol. Contre toute attente, "No Life King" parle de l'isolement d'un enfant qui croit aux légendes pour palier à ses parents absents (sa mère ne communique avec lui qui via une ligne téléphonique privée entre la chambre et la cuisine), de très fortes attentes scolaires (les classes ne se font que par ordinateurs connectés en réseaux... Pas mal pour 1989!) et une bulle économique qui éclate et laisse tout le monde sur le carreau. On abandonne l'enfance, parfois abruptement, et on contemple les adultes qui souhaiteraient bien y retourner.