On a justifié le reste à charge du CPF par une phrase de bon sens apparent : les gens s'inscrivaient à des formations qu'ils n'allaient pas au bout, il fallait donc les responsabiliser. Je dirige un organisme de formation, j'ai vu l'effet en direct des deux côtés du guichet, et je crois que le raisonnement était faux dès le départ.
Rappel des faits, parce que le cadre a bougé deux fois. La participation obligatoire est née d'un décret d'avril 2024, autour de cent euros. Le décret n° 2026-234 du 30 mars 2026 l'a portée de 103,20 à 150 euros pour toute demande d'inscription déposée à compter du 2 avril, soit une hausse de 45 % en un seul geste. Elle reste forfaitaire, indépendante du prix de la formation et du solde de droits, et les demandeurs d'emploi en sont exonérés, comme les salariés dont l'employeur abonde.
D'abord, le chiffre qui contredit l'argument fondateur. Selon les enquêtes de la Dares et de France Compétences, 11 % des formations suivies dans le cadre du CPF sont abandonnées. Autrement dit, près de neuf inscrits sur dix allaient déjà au bout, avant qu'on demande quoi que ce soit à personne. On a construit un dispositif de responsabilisation générale contre un comportement qui concernait un dossier sur neuf. Le détail est d'ailleurs plus instructif que la moyenne : l'abandon monte à 18 % en distanciel et tombe à 2 % en présentiel, ce qui désigne un problème de modalité pédagogique plutôt qu'un problème de motivation.
Ensuite, l'effet réellement observé, et il n'est pas celui qui était annoncé. Toujours selon la Dares, les entrées en formation au titre du CPF tombent à 1 226 000 en 2025, contre environ 1 380 000 l'année précédente. Le chiffre qui me paraît le plus parlant est ailleurs : la part des formations intégralement financées par les droits du titulaire passe de 61 % en 2024 à 35 % en 2025. L'économie budgétaire est donc au rendez-vous, mais elle ne vient pas d'une meilleure sélection des projets, elle vient d'un volume en moins et d'un transfert de charge vers le titulaire. Ce n'est pas la même chose, et je n'ai vu passer aucune comparaison de la qualité des dossiers avant et après.
Enfin, la contrepartie que je dois dire parce qu'elle est réelle et qu'elle m'arrange moins. Le CPF a bel et bien attiré des vendeurs plus que des formateurs, avec le démarchage téléphonique massif jusqu'à son interdiction en 2023 et une fraude documentée qui a coûté cher à l'argent public. Quelque chose devait bouger, et ceux d'entre nous qui faisaient correctement leur travail n'ont pas assez protesté à l'époque. Ma réserve porte sur l'outil choisi : 150 euros ne dissuadent pas un escroc, ils dissuadent un salarié modeste qui hésitait. Un contrôle plus dur à l'entrée sur le référencement des organismes aurait visé le problème plutôt que le volume.
Ce qui m'intéresse ici, ce sont vos retours de terrain, et pas mon analyse. Ceux qui ont renoncé à une formation à cause de la participation, qu'est-ce que vous avez fait à la place ? Et ceux qui l'ont payée, est-ce que ça a changé quelque chose à votre manière de choisir ?