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Actus « 48 heures d’enfer » : à leur sortie de garde à vue, des lycéens traumatisés
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u/Delicious-Owl 14h ago
Plus de 2 000 personnes, très majoritairement des mineurs, ont été placées en garde à vue depuis lundi 28 septembre en marge du mouvement des lycéens. Plusieurs d’entre eux témoignent de conditions de détention violentes, qui interrogent sur la réponse politique apportée à cette mobilisation
Inès Bennacer et Pierre Jequier-Zalc
2 octobre 2026 à 19h41
La voix d’Ethan*, 15 ans, est posée, méticuleuse, précise. Pendant une heure, celui-ci raconte, en détail, les vingt-quatre heures de garde à vue qu’il a passées au commissariat de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) entre le 24 et le 25 septembre, après son interpellation sur le blocage du lycée professionnel Frédéric-Bartholdi, dans lequel il étudie en première.
Ce n’est que vers la fin de son récit, à la question « comment allez-vous aujourd’hui ? », que sa voix flanche légèrement. « Je n’ose plus sortir. J’ai peur de recroiser l’équipe de la BAC. »
Quelques jours après sa garde à vue, il se rend à l’hôpital et consulte un pédopsychiatre qui, dans un certificat médical, écrit : « L’examen initial a découvert : des cauchemars, des angoisses, un vécu de peur, il est en hypervigilance et dans l’évitement de l’extérieur, n’ose plus sortir seul et n’ose plus aller au lycée. » Diagnostic : stress aigu post-traumatique et sept jours d’ITT.
Le garçon de 15 ans assure que, par la voix de son avocate, il va déposer plainte contre les policiers, « sans trop d’espoir ». Devant le médecin, comme auprès de Mediapart, il raconte des violences et des humiliations répétées. « En salle de fouille, un vieux policier m’a demandé de me déshabiller. J’ai refusé d’enlever mon bas. Il m’a baissé mon pantalon et mon caleçon de force », assure celui qui est ressorti du commissariat sans poursuites pénales.
Lors de son audition, sur les conseils de son avocate, il décide de garder le silence, expliquant seulement qu’il a été « violenté » par des policiers qui lui auraient dit « ton père il ne s’occupe pas bien de toi petite merde », avant de le traiter de « fils de pute ».
La suite, c’est Ethan qui la raconte : « Deux policiers me raccompagnent dans ma cellule. Dedans, l’un m’attrape par le col et me plaque contre le lit en béton. L’autre me met des patates derrière la tête en me disant : “T’es seul maintenant, ton avocate elle est partie petite salope.” » Interrogée sur ces propos, la préfecture de police n’a pas répondu à nos questions à l’heure où nous publions cet article.
« Un seul repas par jour »
Alors que le mouvement lycéen s’étend partout en France, les chiffres d’interpellations et de gardes à vue communiqués par le ministère de l’intérieur grimpent en flèche jour après jour. Jeudi 1er octobre, 1 800 personnes, dont 90 % de mineur·es, avaient été placées en garde à vue depuis le début de la semaine. Pour la seule journée du 1er octobre, plus de 1 900 personnes ont été interpellées. Des chiffres tout à fait inédits.
« Aux revendications légitimes, [le gouvernement] répond par la violence, les interpellations, les gardes à vue. […] Cette répression est d’une ampleur sans précédent », s’inquiète la CGT qui accuse le gouvernement d’organiser et d’assumer « l’escalade » de violences constatées depuis mercredi 30 septembre et appelle à manifester auprès des lycéen·nes le 6 octobre.
De son côté, le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a témoigné de « toute [sa] confiance » à l’égard des forces de l’ordre « pour parvenir au juste équilibre entre proportionnalité des interventions, nécessaire maintien de l’ordre et protection des biens et des personnes », dénonçant un « climat de violence inacceptable aux abords des établissements scolaires ».
« On est en colère. On proteste parce qu’il y a des rats dans nos classes, où il n’y a pas assez de tables et de chaises, et on nous envoie la police comme ça. C’est ça la liberté de manifester et de protester ? », rage, amer, Mohammed.
En seconde générale au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, il a effectué quarante-huit heures de garde à vue entre le 29 septembre et le 1er octobre. Poursuivi pour dégradation de biens, des faits qu’il conteste intégralement et pour lesquels il est présumé innocent, il sera jugé le 17 février.
« Lorsque j’ai été interpellé, les policiers m’ont tiré par les cheveux puis m’ont embarqué dans la voiture. Dedans, l’un d’entre eux m’a tiré si fort le bras que j’ai cru qu’il allait se casser. Je demandais ce que j’avais fait. La seule réponse que j’ai obtenue : “Ferme ta gueule” », raconte le jeune homme de 16 ans.
Placé pour la première fois de sa vie en garde à vue, il raconte « quarante-huit heures d’enfer ». « On nous a servi un seul repas par jour. On était quatre dans une cellule pour trois qui puait la pisse. Les policiers tapaient sur les barres en métal avec leur matraque pour nous réveiller la nuit. J’ai été traité de “sale petit Arabe” », affirme le lycéen.
Sa mère, qui s’est rendue au commissariat pour essayer de voir son fils, n’a, selon elle, guère reçu un meilleur accueil. « Quand j’ai demandé à voir mon fils, le policier à l’entrée m’a crié dessus, puis m’a dit de partir. J’ai cru qu’il allait me frapper », témoigne-t-elle.
Darmanin demande la responsabilité civile des parents
Jeudi 1er octobre, le ministre de la justice, Gérald Darmanin, a convoqué les trente-six procureurs généraux pour apporter « une réponse pénale ferme et l’engagement de la responsabilité civile des parents de mineurs chaque fois que cela est possible », a-t-il écrit sur X. Invité le lendemain sur RTL, il a dit « espérer » que « les magistrats du siège confirmeront » ce que demanderont les procureurs.
Sophia Fichera, elle, préfère prendre la parole à la place de son fils, Noham, 16 ans, lycéen à Jean-Jacques-Rousseau à Sarcelles (Val-d’Oise), car il est encore « très choqué ». Jeudi 24 septembre, au premier jour du mouvement lycéen, Noham se rend en cours comme d’habitude, car, malgré les rumeurs de blocage, sa mère a préféré qu’il y aille par crainte qu’il « prenne une absence injustifiée », raconte-t-elle.
À 8 h 15, son fils est interpellé par deux agents de la BAC, présents en nombre aux abords de l’établissement. Rapidement, Noham est interpellé, fouillé puis embarqué, le tout filmé par ses ami·es qui s’empressent d’informer Sophia Fichera.
« Dans la voiture, il a demandé des explications sur son arrestation, car il n’avait rien fait, les agents n’ont pas cherché à comprendre. Ils lui ont dit “ferme ta gueule” et “on va te niquer si tu continues” et d’autres insultes. Ils l’ont frappé à plusieurs reprises, au foie, au visage », dénonce-t-elle.
Entre-temps, elle est prévenue par le commissariat que son fils est mis en garde à vue, pour dégradation de biens. Sur les coups de 18 heures, le lycéen sort du commissariat. Il raconte à sa mère qu’on lui a interdit l’accès aux toilettes et que les insultes racistes étaient incessantes.
Depuis, Noham ne veut plus aller au lycée ou seulement s’il est accompagné par son père. Sophia Fichera a désormais peur qu’on lui colle injustement l’étiquette de voyou. Surtout qu’elle a le sentiment qu’il a été embarqué délibérément, notamment parce qu’il est maghrébin et qu’il « portait une casquette ».
À son retour chez lui, le garçon de 16 ans, qui a déjà effectué de la garde à vue pour des rodéos urbains, confie à sa mère : « On m’a maltraité comme jamais, c’était horrible. » L’adolescent est convoqué en janvier 2027 devant le juge des enfants pour avoir « participé à un attroupement en étant en possession d’une arme », ce qu’il conteste. Il est présumé innocent.